Jumelage entre la Maison de la Poésie et la Maison d’arrêt des Hauts-de-Seine

« Cette idée aurait plu à Jean-Jacques Rousseau, pour qui le langage humain provient d’abord du chant : c’est autour d’une musique que nous nous sommes retrouvés et rassemblés, que nous avons commencé à écrire. Mais cette musique elle-même trouvait sa source dans un texte, un roman de Philipp K. Dick où les époques et les univers se mêlent, où les identités se brouillent : Ubik.

Il y eut un concert et puis des séances d’écoute partagées. Les mélodies, les harmonies devenaient des ambiances, des atmosphères, des couleurs, et les couleurs donnaient naissance à des images, des paysages. Rêve ou réalité ? Souvenir ou désir ? Chacun était invité à plonger en lui-même. Entre nous la musique devenait parole, discussion. Peu à peu elle est devenue récit.

Un homme marche seul dans la nuit, vers la liberté, vers son destin, il y va en tremblant comme à un premier rendez-vous. Il ne sait pas encore ce qui va se passer. Dans la nuit surgissent des images. Il marche dans une autre ville, en plein jour cette fois. Il est en colère. Puis viennent des souvenirs de couchers de soleils dont les couleurs se déploient une à une dans l’infini du ciel. Il parle, il parle seul, invectivant l’invisible, questionnant l’espace. Puis il est, soudain, dans une boîte de jazz, accoudé au comptoir. Le temps semble se comporter bizarrement dans cette histoire. Est-ce qu’il attend quelqu’un ? Il revoit les doutes, les crises d’angoisse, le bruit assourdissant qui lui vrille le crâne. Il revit le désir, la rencontre, et puis l’accident. Les trajets quotidiens dans le métro, dans la peau d’une autre. Peut-être qu’il a rêvé ?

Peut-être que c’était juste la douceur de la nuit, l’éclat des phares et les sirènes, au loin. Le bruit obsédant des talons claquant sur le trottoir, quelque part. Comment savoir ? On n’est jamais certain de savoir comment les choses vont se passer. Il n’y a qu’à espérer.

Il y eut un concert pour finir et rendre la musique d’Ubik au texte, à la parole, à ces nouvelles histoires nées de son émotion. De tous ces moments de partage, dans l’atelier, de ces moments de trac dans les coulisses, de tous les moments de rires, de confidences, de cette rêverie qui était aussi un voyage à la rencontre les uns des autres, et de nous-mêmes, ne restent à présent que les mots, les couleurs, les dessins et les souvenirs (rassemblés dans un livret de restitution). Si vous prêtez l’oreille, peut-être entendrez-vous aussi un air lointain de cuivres et de cymbales joyeuses. C’est notre troupe hétéroclite et fraternelle qui continue de rôder autour de cet Ubik. »

Thomas B. Reverdy

Le projet

Florence Cosnefroy, Thomas B. Reverdy et Frédéric Maurin sont intervenus auprès d’une dizaine de personnes détenues de la Maison d’arrêt des Hauts-de-Seine du 27 novembre au 15 décembre 2017. En amont du projet, le groupe Ping Machine avait donné un concert le 12 septembre à la Maison d’arrêt. Au cours des ateliers de pratique artistique, les personnes détenues ont mis en mots, en couleurs et en dessins, les émotions ressenties à l’écoute d’Ubik, pièce musicale composée par Frédéric Maurin et jouée par Ping Machine.

Au terme de ces ateliers, les personnes détenues ont présenté leurs travaux sur la scène de la Maison de la Poésie à l’occasion d’un concert avec le groupe Ping Machine, le 16 décembre 2017. Un livret a également été imprimé rassemblant leurs productions.

 

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